Emile GONDRY & Claude CAIOLA

1983 - Trois policiers sont abattus par des membres d'Action Directe dans le 9ème arrondissement de Paris.
Mardi 31 mai 1983. La France assiste à ce qu'elle définira plus tard comme "le plus bel après-midi du sport français" : Yannick Noah affronte Ivan Lendl en quart de finale de Roland Garros. Mais pour les policiers du 9ème arrondissement de Paris, cette journée prend une tournure bien plus dramatique.

Depuis plusieurs mois, le quartier Rochechouart est en proie à une série de cambriolages. Des policiers en tenue civile sont sensibilisés sur ce secteur à la recherche d'individus suspects.

Vers 14h30, ces derniers remarquent deux individus d'une trentaine d'années venant de quitter un hall d'immeuble. Tous deux transportent un sac en nylon semblant si lourd que les sangles sont tendues à l'extrême. Les suspects se retournent régulièrement comme pour vérifier qu'ils ne sont pas suivis, une attitude qui suffit d'intriguer les policiers, et lesquels s'organisent. Ils sont accompagnés d'une jeune stagiaire âgée de vingt-quatre ans, Dominique Le Liboux.

A l'angle de l'Avenue Trudaine et de la Rue Bochart de Saron, les gardiens de la paix Guy Adé et Claude Caïola se dirigent vers les deux individus porteurs des sacs, tandis que le brigadier Emile Gondry et Dominique Le Liboux se tiennent légèrement à distance. Tous ignorent que leur manœuvre a déjà été repérée par trois autres complices, et leurs vies vont très vite basculer.

Alors qu'ils sont sur le point de procéder à l'interpellation des suspects, l'un d'eux exhibe un pistolet 11,43 et tire à plusieurs reprises. Guy Adé est atteint à l'épaule et au bras tandis que Claude Caïola est exécuté froidement alors qu'il est à terre, grièvement blessé.

Dans le même temps, Emile Gondry est atteint d'une balle tirée en plein cœur par une complice. Dominique Le Liboux parvient à s'abriter derrière un véhicule en stationnement sous des tirs nourris. Les malfaiteurs prennent la fuite en tirant méthodiquement, et volent avec violences un véhicule Renault 5 conduit par Mme Fedain, cinquante ans. Ils disparaissent, direction porte de Charenton.



Vendredi 3 Juin 1983. Les obsèques officielles des deux policiers abattus sont célébrées dans la cour d'honneur de la Préfecture de police. Ces meurtres ont cependant déclenché une fronde policière et une profonde crise politique sur le thème de la sécurité.

Le Ministre de l'Intérieur Gaston Deferre est hué par des centaines de policiers en colère et le jour-même, une manifestation est improvisée par les syndicats de policiers en tenue et en civil jusqu'au Ministère de la Justice réclamant à corps et à cris la démission de Robert Badinter.

Le préfet de police de Paris, Jean Périer, présente sa démission et il a été mis fin aux fonctions du directeur général de la police nationale, Paul Cousseran. Un évènement sans précédent aussi retentissant.
Entré dans la police en 1957, le brigadier de police Émile Gondry, quarante-neuf ans, était marié et père de deux jeunes femmes : Françoise et Martine.

Dès l'âge de vingt ans, déjà doté d'un grand sens du devoir, il avait rejoint les sapeurs pompiers de Paris à la caserne de Champerret de 1954 à 1957.

Cité à l'ordre de la nation, chevalier de la Légion d'honneur, il reçoit la médaille d'or pour actes de courage et de dévouement, la médaille d'honneur de la Police Française ainsi que la grande médaille de vermeil de la ville de Paris.

Il est nommé Officier de paix à titre posthume et repose désormais au cimetière de Gonesse dans le Val d'Oise.

Sa fille Martine et sa petite-fille Emilie ont écrit chacune un texte poignant à son sujet à lire en bas de page.
Le gardien de la paix Claude Caiola avait 28 ans. Il laisse une femme enceinte de huit mois et un jeune enfant. Il est enterré au cimetière d'Aix en Provence (Bouches du Rhône).

Si vous êtes un proche de Claude Caiola,
merci de prendre contact.

ENQUÊTE


Une information judiciaire est ouverte par le juge Jean-Louis Bruguière, lequel instruit aux motifs de : "homicides sur personnes dépositaires de l'autorité publique, tentatives d'homicides, vol aggravé et infraction à la législation sur les armes". Une trentaine de témoins sont entendus, et tous fournissent une description détaillée des truands. Dès le 4 Juin 1983, la Brigade criminelle diffuse trois portraits robots et les Renseignements Généraux activent leurs indicateurs.

L'enquête aboutit à six noms, dont quatre membres d'Action Directe : Mohand Hamami, 28 ans, Régis Schleicher, 26 ans, Claude et Nicolas Halfen, 23 et 20 ans ; ils étaient accompagnés de Franco Fiorina et Gloria Argano. Ces deux derniers sont des activistes des "communistes organisés pour la libération prolétarienne", réseau italien violent prônant la guérilla sociale, spécialisé dans le trafic d'armes et l'organisation d'évasions. Ce 31 Mai 1983, AD étroitement associée aux COLP organisait le "déménagement" d'un arsenal entreposé dans un appartement en l'absence de son propriétaire. Les sacs portés par Hamami et Fiorina étaient remplis d'armes.

Ces individus sont dénoncés par des lettres circonstanciées, envoyées au Juge Jean-Louis Bruguière en Octobre 1983, par la première repentie du groupuscule armé. Fatiguée de vivre dans la paranoïa, la peur du lendemain, celle qui signe ses lettres par son pseudonyme "Blond-Blond" se nomme Frédérique Germain. Elle n'est en fait que la petite amie de Claude Halfen. Le soir de la tuerie de l'Avenue Trudaine, c'est chez Frédérique que tout le monde se retrouve, avec pour seules consignes, se taire.

A deux cents mètres de la fusillade, dans une "cache" située au 4 Rue Manuel, la perquisition qui y est menée amène à la découverte d'empreintes, d'armes et de nombreux indices compromettants. En Octobre 1984, suite aux révélations de Frédérique Germain, AD transmet une "mise au point" à l'AFP : AD admet son implication dans la fusillade de l'Avenue Trudaine mais parle de "légitime défense".

On pouvait lire sur l'un des manifestes retrouvés sur place : « Sur des opérations armées, nous devons abattre tout flic qui par un acte de courage s'opposera à la liberté d'un combattant. L'histoire de la guerre entre le prolétariat et les mercenaires du capital démontre que les éliminer n'est qu'un acte de légitime défense collectif: Notre action est légitime, la leur n'est que légale. »

ÉPILOGUE


3 décembre 1986. S'ouvre à Paris le procès de Régis Schleicher et des frères Halfen pour la tuerie de l'avenue Trudaine. Dès le début de l'audience Schleicher menace les juges et les jurés en leur promettant les "rigueurs de la justice prolétarienne"et refuse par la suite de comparaître. La défection de cinq jurés entraîne le renvoi du procès.

13 Juin 1987. La cour d'assises spéciale de Paris condamne Régis Schleicher à la réclusion criminelle dite à perpétuité, il est néanmoins libéré sous conditions dès Juillet 2009. Nicolas Halfen écope de 10 ans de prison pour "association de malfaiteurs" et Claude Halfen est acquitté faute de preuves.

"Recrutée" en Mars 1982 Frédérique Germain est interpellée en Juin 1984. Elle remet des aveux complets et circonstanciers aux enquêteurs. Inculpée pour "association de malfaiteurs", sa collaboration lui permet de se voir dispensée de peine par le tribunal correctionnel de Paris en 1988.

7 juin 1990. La cour d'assises spéciale de Paris condamne par contumace à la réclusion criminelle dite à perpétuité Mohand Hamami. Toujours activement recherché, il est désigné comme étant le meurtrier du Gardien de la paix Claude Caiola. Sa trace se perd en Algérie dès l'été 1983, il s'y trouverait toujours...

17 Mars 1992. Le couple italien Franco Fiorina alias "Obélix" et Gloria Argano alias "Rita" est interpellé respectivement Septembre 1983 et Février 1984 en Italie dans le cadre d'opérations de police anti-terroristes. Fiorina est désigné comme l'auteur des tirs sur le gardien de la paix Adé. Argano est désignée comme l'auteure du tir mortel sur le brigadier Gondry. Ils sont condamnés en appel par la cour d'assises de Milan à la réclusion criminelle à perpétuité et sont toujours incarcérés à ce jour en Italie.

Dans un entretien du 22 Octobre 2005 accordé au journal Libération, Régis Schleicher déclarait au sujet de cette dramatique fusillade : «Deux hommes sont morts. Les seuls qui s'en souviennent sont leurs proches. Sans doute trop « anonymes », pas assez « nobles », pour que le système qui les mandatait s'en souciât deux décennies après. Un de mes camarades fut tué, dans des conditions assez voisines. Personne ne s'en est ému, sauf des proches. Dans ces deux cas, il s'agit de rencontres fortuites entre deux groupes de personnes armées, dont chacune, à tort ou à raison, pense qu'elle représente la légitimité et le (bon) droit. Lorsque les armes sortent, il n'est plus question de morale, de justice ou de quoique ce soit d'autre. Survit celui qui a les meilleurs réflexes, et une part de chance. C'est terrible, mais c'est ainsi.»



Un texte écrit par sa fille Martine.

Papa,


Mardi 31 Mai 1983, par une magnifique journée ensoleillée, paisible, trois hommes en civil sonnent à la porte de la maison, ils font face à maman, à Françoise, ta fille aînée, à leurs côtés, Sébastien, petit bonhomme de cinq ans, ton petit-fils, que tu adorais plus que tout, tu en serais très fier, il a repris le flambeau, il est brigadier-chef à Paris.

Maman et Françoise ont compris tout de suite, tu nous avais tellement préparées à cette éventualité même si tu te voulais rassurant, pauvre maman, qui, comme toujours est restée digne face à l’horreur de l’annonce de cette terrible nouvelle, qui figea nos vies, nos destinées.

Une balle de révolver de gros calibre venait de te sectionner l’aorte, de t’ôter la vie, de couper ce cordon qui nous unissait, maman, Françoise, moi et Sébastien, à l’idole de notre vie, à toi Papa. Car oui nous étions tes fans comme tant d’autres personnes.

Toi qui étais apprécié, nous avons reçu tant de lettres de soutien, de réconfort, tu aimais la vie, tu aimais les gens, tu aimais rire, tu étais très taquin, généreux, loyal. Tu étais aimant et aimé.

Tu exerçais ton métier avec passion, ténacité, sérieux. Tu étais un grand sportif mais également un artiste, tu as fait du théâtre, tu chantais merveilleusement bien, avec ta belle voix de ténor qui égayait chaque jour notre quotidien, je connaissais ton répertoire par cœur. Tu appréciais les jeunes, tu pratiquais le basket avec eux, une autre passion, tu étais à leur écoute, leur confident.

Je suis restée seule face à maman terrassée par la douleur, face à cette chaise vide qui n’attendait que toi, nous avons été très vite rattrapées par cette triste réalité, nous avons tout de suite réalisé que notre vie ne serait plus la même. J’ai porté maman à bout de bras, je l’ai choyée, réconfortée, je voulais qu’elle reprenne goût à la vie malgré tout, mais je n’étais pas toi.

Il y a eu la vie d’avant et la vie d’après. Je n’étais plus la même, je suis devenue une révoltée, et maman l’ombre d’elle-même, j’en voulais à la terre entière. Une partie de m’a vie s’en est allée, ce 31 mai, elle a suivi ton chemin.

Papa, je suis fière d’être ta fille, de porter ton nom, des valeurs que tu m’as inculquées. Fière de toi, de ta personnalité. Fière comme lorsque je marchais à tes côtés.

Désormais tu es là, tout au fond de mon cœur, à tout jamais, aux côtés de maman…
Emilie n'a pas connu son grand-père. Imprégnée par son histoire, elle a écrit le texte ci-dessous à sa mémoire.
 

Monsieur le président
Ce jour là avenue Trudaine, une fusillade a éclaté
D’un coté il y avait ce groupe de policiers
Et de l’autre, Action Directe, des fanatiques extrémistes
Qui n’ont pas hésité un seul instant à ouvrir le feu
Afin d’ôter la vie à ces hommes qui vivaient pour nous protéger
Ce jour-là plusieurs personnes ont été blessées

Ce jour-là deux hommes ont perdu la vie
Le premier a été horriblement torturé
Car c’est sur le trottoir, à coup de pied, qu’il s’est fait achever
Le deuxième, Emile, a été lâchement abattu par derrière
D’une seule et unique balle qui lui a transpercé le cœur
Monsieur le président

Ce jour là les ténèbres se sont abattues sur leurs deux familles
Sans compter leurs nombreux amis plongés dans la douleur
Ces gens ont laissé veuve une jeune maman enceinte jusqu’aux yeux
Et Emile a laissé deux filles détruites par cette tragédie
Ainsi qu’une veuve inconsolable qui a perdu tout goût à la vie
Toute cette douleur, tout ce sang, toutes ces larmes
Toute cette violence, mais au nom de quoi ?
Pour une poignée d’anarchistes, fous et dangereux?
Qui au nom d’une doctrine utopiste et fantaisiste
Ont semé la mort autours d’eux à de nombreuses reprises
Et ont fauché ce jour-là ces deux hommes

Monsieur le président
Il y a une chose qui plus que tout me révolte
C’est que tout ceci aurait dû être évité
Car votre prédécesseur, au nom de la grâce présidentielle
A ouvert par sympathie politique les verrous de leur prison
Où ils y étaient pourtant enfermés du fait de leur dangerosité
Monsieur le président
Ces deux hommes sont tombés victime de leur devoir avec courage
Mais après leurs funérailles officielles ils sont tombés dans l’oubli
Heureusement, leurs auteurs ont été punis
Mais vous refusez que soit érigée une plaque leur rendant hommage
Car d’après vous, en tant que policiers, ils avaient le droit de se faire tuer
Aujourd’hui le temps  passe, les années ont laissé place aux décennies
Mais croyez moi, dans le cœur de ces familles, cette blessure reste béante
Car ces gens, s’ils ne sont pas morts, sont désormais tous en liberté
Avec une chance de reconstruire leur vie
Alors que pour ces familles, l’histoire s’est arrêtée le 31 mai 1983
Et rien ne pourra jamais estomper leurs douleurs et leurs chagrins.

Emile, toi le policier tombé sous les balles
 Nous ne nous sommes jamais rencontré
Et pourtant nous sommes du même sang
Car tu avais raison, c’est ta fille cadette qui t’a donné une petite fille
De l’avis de tous tu étais un grand homme, alors ces quelques lignes sont pour toi
Pour que jamais personne n’oublie ton histoire.

Sources :
Entretien avec Martine Gondry
Journal officiel du 02/06/1983, pages 1669 et 1670, "Citations à l'ordre de la nation"
Libération, article de Dominique Simonnot du 22/10/2005 , "L'hypothèse que nous défendions a failli"
Le Nouvel Obs du 28/11/1986, pages 81 et 82, "Terrorisme, les tueurs sont-ils dans le box ?"
Le Nouvel Obs du 20/07/1984, pages 24 et 25, "Action Directe: le coup d'arrêt"
Paris Match du 17/06/1983, pages 90 à 102, "La révolte des flics"
Action Directe de Alain Hamon et Jean-Charles Marchand (éd. Seuil 1986)
La longue traque d'Action Directe par Roland Jacquard (éd. Albin Michel 1987)
Si ma Police vous était contée de Bernard Pasqualini (éd. Pygmalion 2013)
La mémoire du plomb par Karl Laske (éd. Stock  2012)

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